Sous la transparence, la subversion

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"En l’absence d’électricité, le réel était plus morne ». À Isafjördur, les coupures de courant désarçonnent les habitants accoutumés à être en permanence connectés au Net. Sous les regards continus et librement consentis d’un réseau de webcams baptisé surVeillance, la petite communauté islandaise entretient le sentiment d’avoir une existence plus exaltante.

Ce flux d’images sert aussi la vengeance d’Aki et Lenita. Depuis sa rupture, le couple d’écrivains se livre à une rivalité autant littéraire que sexuelle. Si la seconde incite Aki à partager le piquant de ses ébats avec une jeune fille vêtue en langoustine, la première est plus pernicieuse. Les ex ont beau s’épier par écrans interposés, aucun d’eux n’a deviné que l’autre construisait (presque) le même livre inspiré par le terrorisme de l’État islamique, loin de la trame ordinaire de leurs récits. « Ils écrivaient des romans qui parlaient de la nature, […] des antiques sagas, s’arrangeaient pour y caser au minimum une éruption volcanique, quelques animaux typiquement islandais, des imbéciles et des Vikings, en commençant de préférence la narration par un petit meurtre ».

Bienvenue dans l’univers subversif d’Eirikur Örn Norddhal. Un léger coup d’épaule suffit à bousculer la réalité jusqu’à cette vision à peine teintée de science-fiction, d’une société encline à s’abêtir. Le ton féroce épingle les impostures éclairées par un Big Brother invité à domicile.

L’auteur du très remarqué « Illska », observe les modes de vie qui se dérèglent en catimini, les comportements pervertis par l’absence d’intimité. « C’était ça le plus terrifiant (… ) L’idée que tous pouvaient vous observer, mais que personne ne s’y intéressait ». Au nom de la transparence la plus absolue, chacun devient obnubilé par l’image qu’il donne de lui, jusqu’à l’obscénité.

Inutile d’aller vers Eirikur Örn Norddhal pour y lire les éléments de fiction qui ont fait la gloire des héros de « Heimska » sous titré « La stupidité ». Nul pittoresque dans ce conte décapant sans volcan, ni Vikings. Mais une vision très noire d’une société qui sous couvert de transparence déploie du vide.

Eirikur Örn Norddhal épingle les impostures éclairées par un Big Brother invité à domicile. Photo Philippe Matsas.

« Heimska. La stupidité. » Eirikur Örn Norddhal. Traduit de l’islandais par Eric Boury. Métailié. 158 pages. 17 €.