Sur le front de la cause animale

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On ne naît pas vegan, on le devient. Chez Corine Pelluchon, la conversion fut progressive. 

« Nous vivons dans une société qui considère que les animaux sont là pour nous servir. Le jour où j'ai pris conscience de leur souffrance, l'intensité de la douleur fut cataclysmique ». Acquise à la cause vegan, Corine Pelluchon influence le débat avec les armes qui sont les siennes: celles de la philosophie. Son essai « Manifeste animaliste » (Alma), structure la cause en la politisant.

Agrégée à 23 ans, cette fille d'agriculteurs de Charente cultive un lien sensible avec les animaux. « J'étais déjà végétarienne, mais c'est à mon retour des États-Unis en 2007 que les choses ont changé. En regardant certaines vidéos, j'ai pris la mesure de ce que nous infligeons aux animaux et ressenti de la honte envers un système qui engendre de telles souffrances. L'homme a toujours été carnivore, mais nous sommes passés à une échelle industrielle qui entraîne des aberrations », souligne la philosophe dont l'indignation s'est transformée en engagement intellectuel. 

Le cheminement éloigne alors cette fervente croyante de l'Église. « J'étais pratiquante, j'ai tout abandonné, tant ce que nous faisons subir aux animaux me perturbait ».

Un peu plus tard, la philosophe est passée du végétarisme (ni viande, ni poisson) au végétalisme (aucune consommation de produits d'origine animale), puis au veganisme (ni consommation ni utilisation de produits d'origine animale). Ce qui n'a pas toujours été simple.

« Au début, je cachais mon régime alimentaire qui pouvait être perçu comme une excentricité. À l'extérieur, j'étais flexitarienne. Chez moi, j'étais végétalienne ». Aujourd'hui, elle assume un veganisme presque total. « La façon dont les gens mangent est terrifiante. Or nous sommes responsables d'un système qui n'est ni juste socialement, ni soutenable écologiquement ». Indifférente aux théories de sa maîtresse, Boulie, la chatte du foyer a résisté au changement de régime. « J'ai essayé en vain de la convertir aux croquettes vegan », sourit la spécialiste de l'éthique. Un échec. La minette est restée carnivore.

Bien au-delà d'une habitude alimentaire, Corine Pelluchon construit une théorie politique centrée sur la condition animale. Quinze années de réflexion qui ont abouti à son « Manifeste ».

« Je ne suis pas militante. Chacun sa place. Mais le mouvement animaliste doit devenir le levier de contestation d'un modèle de développement essoufflé et le moteur de la transition vers un monde meilleur. L'animal est un être sensible doué de subjectivité ; le manger pose problème », avance-t-elle, persuadée que nous sommes à un tournant de l'Histoire, qu'une vague de fond irréversible modifie notre perception des animaux.

« Une stratégie est nécessaire afin d'encourager les innovations dans l'alimentation, la mode. Face à 7,5 milliards d'individus à nourrir, les enjeux sont fondamentaux ».

Consciente des conséquences économiques d'une mutation si radicale, Corine Pelluchon suggère la mise en place d'aides financières et logistiques pour les éleveurs désireux de se reconvertir. « Au nom du profit, les animaux doivent produire de plus en plus en coûtant moins cher. C'est incompatible avec leur bien-être. Comme pour l'alimentation, cela passe par une prise de conscience progressive. » L'universitaire préconise de nouveaux comportements. Ainsi politisée, la cause animale déterminerait « des règles de cohabitation justes, pas seulement au bénéfice des humains ».

Outre les méthodes d'abattage ou les élevages intensifs, le « Manifeste animaliste » vise aussi les zoos, les cirques, la chasse, la corrida et l'élevage des bêtes à fourrure, « probablement le plus cruel de tous ».

Sur le territoire animaliste, l'intellectuelle n'est pas seule, loin s'en faut. La littérature (« Règne animal » de Jean-Baptiste del Amo), les essais nombreux, le cinéma (« Grave »  de Julia Ducourneau actuellement en salles) ou le militantisme de L214, témoignent d'un changement de regard. Le sujet sort peu à peu de la tendance « bobo » pittoresque pour s'immiscer dans le débat sociétal. Une autre façon d'appréhender la condition humaine.

"Manifeste animaliste" de Corine Pelluchon. Alma éditeur.

Texte Frédérique Bréhaut. Photo  Hervé Petitbon.