Sylvain Tesson au point d’équilibre

Catégorie : Recueil‎, Sylvain Tesson, Nouveautés

Il a le goût des mots et de l’échappée. Il a d’ailleurs inventé « l’escapisme » pour définir la tentation de la fuite, la griserie de la fugue qu’il conjugue souvent avec l’ivresse des sommets. Et puis, en août 2014, le prince des chats s’est manqué en escaladant une façade. Une chute, des fractures multiples, un crâne fendu. « J’avais pris cinquante ans en dix mètres ». L’opiniâtre s’est reconstruit et cède de nouveau à l’appel des chemins à la condition qu’ils ne soient pas trop fréquentés.

Entre bloc-notes et journal extime, ce recueil est une ode à la liberté selon Sylvain Tesson. La forme courte sied au ton mordant de ce moraliste en rupture avec un siècle ultra-connecté. L’éternel vagabond s’épanouit dans le mouvement surtout quand celui-ci l’éloigne des foules. Gloire à la brièveté proclame chaque texte, lucarne ouverte sur ses pérégrinations.

C’est à Notre-Dame que l’écrivain abîmé confie sa rééducation. Non à la Vierge Marie, mais à la cathédrale, si souvent escaladée en ses années de vertiges juvéniles. Sylvain Tesson s’impose la montée quotidienne de l’escalier à vis qui mène sur la coursive entre les deux tours. Depuis ce balcon, il cousine avec les pierres « qui le consolent de la disgrâce » et courtise les gargouilles. Les pages consacrées à l’édifice sont parmi les plus belles de ce recueil frotté au vent des ailleurs et débarrassé de la tiédeur du consensuel.

Cet orgueilleux fou d’escalade raconte ses retrouvailles avec Val-d’Isère, l’Atlas ou les calanques de la baie de Cassis. L’amoureux des steppes et des grandes solitudes rejoint les rives du Baïkal, puis s’échappe à Tanger. Il ne tient pas en place, c’est sa façon de se hâter de vivre.

Le panthéiste déplore la nature malmenée, constate qu’ « en un demi-siècle, l’homme a réussi à essorer la mer ». La dévastation de la planète le navre. A défaut de sauver le monde, seule la littérature pourrait conjurer sa démolition.

Sylvain Tesson n’en finit pas de se pencher aux parapets, le meilleur endroit où calmer les tiraillements du mouvement afin de lui donner un rythme plus apaisé. Entre aphorismes et éloge de la fuite, son journal ne vise pas une impossible sagesse. Simplement à témoigner d’instants choisis dans la beauté des paysages.

« Une très légère oscillation ». Sylvain Tesson. Les Equateurs. 230 pages. 19 €. Photo Thomas Goisque.