Sylvie Le Bihan - Gagnaire: Cuisine et indépendance

Catégorie : Rencontre, Roman‎, Seuil, Sylvie Le Bihan

Epouse et collaboratrice du chef Pierre Gagnaire, l'écrivain Sylvie Le Bihan cultive l'harmonie.

"Je dois beaucoup à mon père agrégé d'allemand et auteur de théâtre. Ami de l'écrivain Louis Guilloux, il m'a élevée auprès de Chateaubriand, Baudelaire. Forcément, je ne pouvais pas écrire du Barbara Cartland ». Sylvie Le Bihan-Gagnaire a le verbe vif et le rire facile. « J'écris des histoires sombres, pourtant je suis très gaie ».

Son nouveau roman, récit de la reconstruction d'une femme violée à 17 ans par trois individus, assume cette noirceur ainsi que sa part autobiographique. À distance du temps, la justesse du trait cerne chaque éclat du traumatisme, ce brutal dédoublement de la personnalité qui permet de s'extraire de la violence puis, d'enfouir la séquence au plus profond de soi.

Pour autant, l'écrivain refuse d'être réduite à une jeunesse abîmée. Encore moins d'être identifiée à une femme qui puise dans un cynisme assumé les forces nécessaires à sa cicatrisation. « Je ne donne pas dans la dentelle. C'est mon côté breton assez rêche. Bien sûr, on parle toujours de soi lorsqu'on écrit et le point de départ de ce roman est réel. J'ai été violée dans les mêmes conditions qu'Hélène, l'héroïne. De la même façon, l'oubli a été une stratégie de survie. Mais le reste appartient à l'imagination. Ni thérapie ni confession, ce livre est une fiction, une histoire d'amour sur fond de violence », assure-t-elle, lasse d'être confondue avec son personnage. « Celle qui a subi, il faut savoir en faire le deuil, la laisser derrière soi. Pas plus qu'Hélène, je n'avais envie de trimbaler ce fardeau toute une vie. »

Sylvie Le Bihan fonce. En 2003, cette diplômée de Sciences Po alors chasseuse de têtes dans la finance à Londres rencontre Pierre Gagnaire, homme de l'art sacré « meilleur cuisinier du monde » par ses pairs. « À Londres depuis des années, j'ignorais qui il était, je n'étais même jamais entrée dans un restaurant gastronomique ». Pourtant, à l'apparition du chef dans la salle, l'évidence s'est imposée. « Avec sa gueule de capitaine breton, il dégageait un charisme fou. J'ai eu envie qu'il me remarque. Certaines personnes, hommes ou femmes, inspirent cette nécessité, cette envie d'échanger. On sait qu'on a des choses à leur dire et à entendre d'eux. » Depuis 2003, leur conversation ne s'est jamais interrompue.

Accueillie avec ses trois enfants par le chef, elle l'épouse en 2007 lors d'une fête champêtre dans le Perche. L'executive woman polyglotte s'adapte, partenaire autant que compagne, chargée des restaurants de Pierre Gagnaire à l'international. « C'était le seul moyen pour que nous arrivions à nous voir. La nécessité de développer l'activité à l'étranger répondait à mon besoin d'avoir un vrai travail, un salaire et une reconnaissance, autant d'éléments indispensables à l'estime de soi. Je ne pourrais pas me contenter d'écrire. »

L'équilibre professionnel permet aussi d'échapper au statut fantôme de la « femme de ». « Ma hantise », confie la Bretonne. À chacun son domaine, dans le respect de l'autre. « Pierre m'encourage à écrire, mais ne lit jamais mes livres avant qu'ils ne soient imprimés. Et chez nous, pendant qu'il cuisine, je reste au salon parler foot avec nos invités », s'amuse la fan d'Arsenal, grande camarade d'Arsène Wenger. « J'aime les gens carrés qui n'ont pas l'amitié facile », tranche-t-elle.

D'une élégance sans tapage, la brune longiligne découvre « le rituel de la table, l'eau mise en carafe, ces détails auxquels Pierre accorde de l'importance. Moi, je suis une bohémienne capable de dormir par terre ».

D'ailleurs, loin des raffinements de la gastronomie, le havre de Sylvie s'enracine dans sa maison du Perche. « Avec mes bottes, mon chien, j'y suis bien. En jardinage, j'ai la main jaune. Tout ce que je touche meurt. En revanche, je suis bricoleuse. Au début de notre rencontre avec Pierre, je posais des étagères lorsqu'il a lancé « À table ! » A cet instant-là, j'ai su qu'il était l'homme de ma vie ». Les deux créatifs s'enrichissent mutuellement, l'un au faîte de la gastronomie, l'autre tournée vers les romans à venir. « Je remplis de petits carnets. Ils contiennent déjà trois livres possibles ». L'impérieuse romancière trace son chemin, nature indépendante jamais très éloignée de la (haute) cuisine de son mari. 

"Qu'il emporte mon secret" de Sylvie Le Bihan - Gagnaire. (Seuil). Photo: Philippe DOBROWOLSKA.