Une prof heureuse en banlieue

Catégorie : Essai‎, Rencontre, Robert Laffont, Sophie Mazet

Ses tatouages contrastent avec sa blondeur de modèle préraphaélite. Sophie Mazet n'est pas de ces profs qui chaque rentrée, garnissent des étals des librairies d'essais doloristes. Son livre est au contraire un manuel d'optimisme à l'intention des enseignants déprimés.

« J'en ai assez d'entendre des avalanches de discours négatifs. Je ne nie pas certaines difficultés. Mais à écouter ce bruit régulier, on a l'impression qu'il est majoritaire. L'image fausse d'un corps enseignant en souffrance devient gênante. Je veux montrer ce qui marche ! ».

En cette rentrée, l'agrégée d'anglais sait exactement pourquoi elle rejoint les élèves du lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen, banlieue de Seine-Saint-Denis. Mieux qu'une vocation, l'ancienne élève de Normale Sup parle de révélation.

« J'ai suivi des études d'excellence qui m'ont conduite naturellement vers le plus désirable des chemins : la thèse. Or mes recherches s'accompagnaient d'heures d'enseignement à Paris XIII-Villetaneuse. D'accessoire, ce volet éducatif est devenu essentiel. L'enseignement fut une révélation », résume-t-elle. Quatorze années ont passé et Sophie Mazet n'a pas dévié. Son cursus pourrait lui ouvrir les portes de prestigieux lycées parisiens, pourtant, à ces chaires convoitées, elle préfère les classes d'un établissement de zone sensible où elle initie les lycéens aux subtilités de la littérature édouardienne.

Ce feu sacré, la Béarnaise entend l'alimenter auprès d'élèves issus de milieux défavorisés. « Les lycéens nous respectent, mais ils nous renvoient souvent l'image d'une caste à part qui leur resterait inaccessible. Nous devons combattre la piètre opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, écho venu de la société mais aussi du rapport de leurs familles à l'école. »

La prof d'anglais n'est pas une idéaliste. Elle garde au contraire les pieds ancrés au sol, consciente que l'Éducation nationale ne peut combler toutes les inégalités sociales. Pour autant, une égale exigence envers les élèves d'une zone prioritaire peut leur prouver que les portes de Sciences Po ne leur sont pas fermées.

Qu'est-ce qu'un bon prof ? L'essayiste récuse le profil type. « C'est celui qui a la volonté de faire progresser ses élèves, qui accepte aussi de se remettre en question. Sans ce recul critique, il est impossible d'évoluer. Enfin, mieux vaut rester le plus naturel possible. Inutile de se montrer artificiellement autoritaire ou cool. Nous savons pourquoi nous sommes là et les rôles sont bien définis ». De la confrontation avec ses élèves, elle aime l'enrichissement mutuel né de leurs différences. Entre cette jeune femme venue d'un milieu provincial bourgeois, riche d'un parcours scolaire sans embûches et ces jeunes qui, parfois, n'ont jamais franchi le périphérique pour visiter le Louvre, il y a un monde. « De cette dissemblance naît l'intérêt » assure la pédagogue qui n'hésite pas à aborder des thèmes urticants tels que la laïcité. « Face aux élèves, je ne lâche jamais rien. Quand on leur explique les règles du lycée, ils s'interrogent et finalement acceptent. La compréhension naît de la richesse du débat ». La prof poids plume était ainsi capable de courir après un élève pour exiger qu'il ôte sa casquette dans l'enceinte de l'établissement. « C'était un peu ridicule. Aujourd'hui, je le leur demande avec le sourire et ça marche ! » Elle met une égale opiniâtreté à forger leur esprit critique grâce à ses cours d'autodéfense intellectuelle.

Combative, elle entend étendre son domaine d'action. Ainsi, lorsqu'on lui demande si elle restera professeure toute sa vie, la réponse fuse, surprenante. « Je veux devenir maire de Saint-Ouen, puis députée puis ministre de la Ville. » Ni provocation, ni lubie, plutôt une ligne d'horizon.

« J'y pense depuis longtemps au nom d'une démarche très cohérente. La politique offre un autre engagement sur ce territoire auquel je tiens. C'est une façon de continuer à m'inscrire dans l'action », assure-t-elle déterminée. Nul hasard donc si l'un de ses tatouages reproduit une citation de Maya Angelou, poétesse afro-américaine : « Sans courage, on ne peut pratiquer aucune autre vertu avec régularité et cohérence ».

"Les joies du métier" Sophie Mazet. Robert Laffont.

Texte Frédérique Bréhaut . Photo Hervé Petitbon