Une vie factice

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Il est tant de manières de saccager une enfance. Celle d’Émile Choulans, le fut avec une redoutable perversité. Son père, dont la mythomanie vire à la tyrannie domestique, l’assujettit en le nourrissant d’histoires abracadabrantes. S’il reste des journées entières enfermé, c’est parce qu’il est un agent secret en cheville avec Ted, son ami américain membre de la CIA.

Avant de devenir espion, le père héroïque par ailleurs intime de De Gaulle, a été footballeur professionnel, judoka au Japon, pasteur pentecôtiste aux États-Unis, parachutiste et même membre des Compagnons de la Chanson. Toute une mythologie de pacotille débitée devant la mère silencieuse, incarnation terrifiée « d’une douleur sur la pointe des pieds ». Ce pourrait être risible si ce n’était tragique.

Entré au collège, Émile s’interroge. Que faut-il écrire à la question « Profession du père » ? La réponse jaillit. « Écris la vérité : « Agent secret ». Ce sera dit. Et je les emmerde ».

En 61 et le putsch des généraux se plante comme un clou dans cet esprit fragile. « Je vais tuer De Gaulle et tu vas m’aider ». L’énormité de la proposition paternelle n’étonne pas Émile. Face à l’abandon de l’Algérie française, il est temps que l’agent dormant sorte du bois avec l’aide de son fiston de 13 ans fasciné par les mystères de ce père violent.

La manipulation psychologique que le mythomane exerce à un domicile où nul ne pénètre jamais ne lui suffit pas. Il frappe aussi, punit, humilie. La scène du parachutiste miniature, misérable cadeau de Noël brisé par cruauté gratuite, tranche le cœur.

Des éclats de ce passé douloureux traversaient les précédents romans de Sorj Chalandon. Il y revient de front, avec une force tranquille et une élégance infinie, pour raconter la pire trahison qui soit, celle du père. Le théâtre d’ombres animé par un homme au cerveau malade prend sa dérisoire envergure. Une vie comme un décor factice, où tout est mensonge comme la collection de mignonnettes d’alcool remplies en réalité de vinaigrettes.

C’est ce goût qui reste à la fin de ce roman bouleversant, une acidité adoucie par la compassion envers un homme névrosé.

Sorj Chalandon se garde de juger. Il préfère laisser parler la délicatesse du pardon. 

« Profession du père » par Sorj Chalandon. Grasset. 316 pages. 19 €. Photo Jean-François Paga. Grasset.