Xavier Ricard-Lanata: "Un autre monde est possible"

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Le Pérou est essentiel dans votre parcours. Quel est votre lien avec ce pays ?

Xavier Ricard Lanata : « Je suis né en France d’un père franco-péruvien et d’une mère péruvienne. Dès ma plus tendre enfance, je passais plusieurs mois de l’année au Pérou. Enfant, la France signifiait pour moi l’école, la rigueur, l’autorité, tandis que le Pérou relevait de l’affectif et du sensible. »

Qui êtes-vous ? Un ethnologue, un philosophe militant, un haut fonctionnaire ?

« Un peu tout cela. L’ethnologie compose le socle le plus profond car lié à la petite enfance. Être ethnologue au Pérou répondait à une quête de réconciliation entre deux pôles : la part  de ma famille aisée de Lima et la part andine, marginalisée, que je n’approchais que par les domestiques de la maison. À l’échelle du pays, ces deux mondes se tournent le dos, suscitant un déséquilibre que j’ai voulu réparer par la connaissance des peuples des Andes . Puis, pendant huit ans, avec le CCFD-Terre Solidaire, j’ai accompli des missions dans le monde entier afin de montrer qu’une économie sociale et solidaire est possible. »

Ni votre parcours ni vos convictions ne vous destinaient à devenir haut fonctionnaire 

« Après le CCFD-Terre solidaire, j’ai décidé de passer le concours de l’ENA . J’ai choisi cette voie afin de préparer les esprits à une transition économique possible, souhaitant que la haute administration puisse répondre aux citoyens le jour où ils se tourneront vers l’État afin que celui-ci participe au changement. »

Que vous ont enseigné les bergers des Hautes Terres andines ?

« J’ai compris que leur relation organique à la terre impliquait aussi leur dépendance à leur mode de vie. Ils m’ont enseigné les règles de l’autonomie dans une nature hostile. J’en ai tiré la leçon qu’il faut parvenir à des équilibres. Écologie et justice sociale sont indispensables si l’on veut parvenir à une situation viable pour tous, du berger des Andes à l’homme d’affaires de Lima. Au Pérou, un groupe social s’est arrogé le droit de dominer les populations indigènes au mépris de l’harmonie et de la justice sociale afin d’extraire du pays le plus de richesses possibles. C’est un bon résumé de la mondialisation. »

Les Andins ont déterminé votre engagement altermondialiste ?

« Le monde andin est porteur de vérités universelles. En observant les alternatives qui naissent dans le monde entier, j’ai appris que l’on peut démocratiser les réseaux d’échanges et de production. Seule la quête de sociétés plus   justes et plus belles, car davantage porteuses de vie, peut faire de nous des êtres pleinement humains selon les critères du bien vivre. »

Le bien vivre des bergers de la Cordillère des Andes est très proche de la sobriété heureuse de Pierre Rabhi

« Les deux approches relèvent du même ordre. La réflexion de Pierre Rabhi rejoint celle que à laquelle m’ont spontanément conduit mes différentes expériences . Passer du local au mondial, du local à l’universel,l’universel implique une démarche politique. Il faudrait que le droit de la Terre soit inscrit dans les constitutions. Une démocratie qui s’affranchit des questions économiques et sociales atteint ses limites. »

Concrètement, quelle forme donnez-vous à votre modèle de société ?

« Des solutions alternatives existent. On peut par exemple relocaliser certaines productions à la condition de parvenir à une coordination mondiale. Se dessinerait ainsi une autre mondialisation qui permettrait à chaque société de vivre dans son espace. On nous annonce des catastrophes climatiques et économiques. Les inégalités sociales n’ont jamais été si fortes à l’échelle de la planète. Face à cela, il faut se réapproprier le legs des sociétés traditionnelles, réapprendre à vivre à la dimension d’un territoire. Il ne s’agit pas de revenir à la bougie ni à la décroissance, au sens d’un racornissement purement négatif. Mais d’avoir confiance en une écologie fondée sur une réduction des consommation et la pleine utilisation des capacités de recyclage et de régénération des écosystèmes. Il s’agit ainsi de se réapproprier « monde vécu », le monde sur lequel nous avons prise, selon le terme d’André Gorz. Loin d’être passéiste, il s’agit un formidable défi scientifique et humain. »

Avec une part d’utopie ?

« Je suis d’un pragmatisme résolu. Même si je sais que par nature, l’horizon qui me désigne un objectif se dérobe, il indique un chemin. Il faut imaginer Sisyphe heureux, comme disait Albert Camus. »

"Blanche est la terre" de Xavier Ricard-Lanata (Seuil).

Propos recueillis par Frédérique Bréhaut. Photo Hervé PETITBON.