Yves Ceretti, taxidermiste: « J’ai un métier hors du temps »

Catégorie : Rencontre

Taxidermiste chez Deyrolle, véritable institution à Paris, Yves Ceretti exprime sa passion pour les sciences naturelles.

Comment devient-on taxidermiste ?

« Mon parcours est atypique. J’ai travaillé dans les assurances, à la Sécurité sociale, à la RATP, jusqu’au jour où une amie connaissant ma proximité avec la nature m’a orienté vers la maison Deyrolle qui cherchait un taxidermiste. Dès que j’ai monté l’escalier, je suis tombé sous le charme. Ce fut immédiat et j’ai été embauché aussitôt. C’était il y a 26 ans et je suis toujours émerveillé. J’ai appris le métier sur le tas, en observant, écoutant. Une vraie transmission de savoir s’est opérée. »

Quelles sont les qualités d’un bon taxidermiste ?

« Beaucoup de patience car on réalise l’animal de A à Z. Le plus difficile consiste à recréer son attitude naturelle. On peut buter sur un détail comme la couleur d’un œil ; s’il est marron clair ou marron foncé, on ne mettra pas un œil noir. C’est un travail de précision qui passe par beaucoup d’observation et de documentation. L’intérêt est inépuisable. Le plus dur, ce sont les poissons. Leur peau est très fine, ils perdent leurs couleurs. Et ils sentent fort ! Mais ça faisait partie de l’apprentissage. Les petits oiseaux sont délicats aussi. Leur dépouillage se joue au millimètre. C’est très difficile. »

Vous vous souvenez de votre première pièce ?

« Et comment ! Il s’agissait de la réparation d’une tortue alligator assez abîmée. Un monstre ! De plus, elle appartenait à une personnalité très connue. J’avais donc double pression. Mais on m’a laissé travailler sans personne sur le dos en m’accordant le temps nécessaire. Dès le début, on m’a fait confiance, ce qui est inestimable. Parmi les pièces marquantes, j’ai eu aussi un bébé phoque très ancien qui appartenait à une école primaire. Il était vraiment mal en point et sa réparation représentait un challenge. Face à un tel cas, on se demande par où commencer. Mais je voulais vraiment le réussir ce bébé phoque, car c’était pour les enfants.

Quelque fois, lorsqu’on nous amène des pièces anciennes à réparer, nous trouvons des surprises à l’intérieur. Des chiffons, des bouts de bois, des trucs bizarres. Aujourd’hui on utilise de la fibre de bois moins abrasive pour la peau. »

L’animal le plus insolite que vous ayez traité ?

« Un cœlacanthe, poisson étrange très osseux, très préhistorique ! Ce n’était pas une commande banale. J’ai eu aussi un poisson-lune, une fois. Une pièce énorme, délicate. »

Est-ce qu’on vous confie encore des animaux spectaculaires, trophées de safari par exemple ?

« Il faut savoir que l’activité est très encadrée en respect de la législation sur le braconnage et la protection des espèces. Chaque animal doit avoir ses papiers conformes, y compris pour les classiques trophées de chasse en France. Enfin, depuis une quinzaine d’années, il est interdit de naturaliser complètement des animaux à Paris en dehors des Muséums d’histoire naturelle. »

Qui sont vos clients ?

« Certains sont célèbres mais l’information reste confidentielle. Nous accueillons des collectionneurs, des passionnés, des architectes d’intérieur et des décorateurs, des créateurs de mode ou des publicitaires. Il m’est arrivé de reconnaître des papillons de chez nous dans une pub télé. Merveille de l’image, ils volaient de nouveau ! Quoi qu’il en soit, notre activité est constante. Les cabinets de curiosités reviennent à la mode.  L’incendie du magasin le 1er février 2008 a été un traumatisme. Nous avons perdu 98 % de nos collections. Depuis, tout a été reconstitué à l’identique, avec les tiroirs anciens, les balustrades et des dons nous ont permis de reconstituer notre fonds »

Votre lieu de travail est un gigantesque cabinet de curiosités

« Dans ce décor, je suis hors du temps, dans un autre monde. Deyrolle est un magnifique conservatoire qui permet d’observer de près des espèces méconnues. Nos collections ont des vertus pédagogiques et nous recevons souvent des enfants. C’est pour cela que mon atelier reste à l’intérieur du magasin. On peut me voir travailler, me poser des questions. Et puisque je travaille tout, les animaux à plumes, à poils, les insectes, les papillons, c’est varié. »

À titre personnel, quel est votre lien aux animaux ?

« Gamin, au grand désespoir de ma mère, j’hébergeais tout ce qui bougeait : les souris, les lézards, les grenouilles. Maintenant, j’ai un chat et un élevage de fourmi. C’est passionnant d’observer cette microsociété. Je suis un fan de l’œuvre de l’écrivain Bernard Werber qui leur a consacré plusieurs livres. »

Entretien : Frédérique BREHAUT. Photo Philippe Dobrowolska. Avec l'aimable autorisation de la maison Deyrolle.